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26/12/2020 : Fragments de nuit, inutiles et mal écrits (4&5)

                                       Richard Palachak

                Fragments de nuit, inutiles et mal écrits

                                                   Saison 4

                                                                                  Les Bohémiens

Dans ces fragments, les mots slaves sont orthographiés pour être adaptés à une prononciation française

Fragment 4

De retour en France, j’attaque illico la saison des vernissages et des publis. C’est la rentrée littéraire et l’habitonge est de charrier de la COM à tour de bras. Lors d’une séance de dédicaces au cœur d’une rhumerie « sélect » administrée par une copine à la cool, j’me fais berner par un seau de rhum à l’allure inoffensive. Après dix godets torchés façon diabolos grenadine, une heure avant le début de l’événement, chuis déjà rond comme une boule. Mon poteau l’écrivain Josselin Tilbergi se pointe et donne de l’envergure à la noce avec sa bonté d’ange à la roulette. Défoncé comme une muraille, j’bats des ailes frénétiquement tandis que mon frère de plume assure le business. Il fait généreusement tourner ma boutique pendant que j’accouche cinquante conneries par broquille. Par chance, il n’y a que des amis ce soir-là. Tous sauf un… que je ne grille qu’en fin de soirée, debout dans un coin de la pièce, immobile. Un barbon charismatique, futal à pinces et chemise blanche, lunettes noires et chapeau Panama.

Les vieux qui ont de la dégaine ne courent pas les rues. J’identifie le fameux Lèoche et m’empresse d’aller le saluer. Le gars me serre la pogne et s’adresse à moi très posément :

-Très beau vernissage, M Tokarev.

-Merci beaucoup. Vous êtes Lèoche ?

-Oui. J’ai besoin de toi demain.

-Comment ça ?

-Je te donne cinq cents euros si tu me véhicules à l’aéroport de Bâle. Sans compter le plein d’essence évidemment.

-Cinq cents balles pour une heure de bagnole ?

-Dix heures demain devant la maison de ton père.

-Oui monsieur.

Sitôt déballé, le tchèque énigmatique rebroque avec la délicatesse d’un oignon les marches qui débouchent sur la nuit vésulienne. Un peu décontenancé, je m’en remets à la médecine flambante de mon ami Josselin. Rompu à l’univers de la voyoucratie, ce roublard a bien repéré le gros bonnet de camarilla. Quand j’ui en dresse le portrait puis que j’ui confie le marché saugrenu proposé, Tilbergi me fixe avec gravité dans le blanc des mirettes et me sort :

-T’es calibré ?

-(…)

-Faut ktu prennes une pétoire.

-J’ai pas ça, Joss. La dernière fois que j’ai canardé c’était avec le Glock de mon oncle en Slovaquie. J’devais avoir onze ans.

-Le gars t’allonge pas cinq cents euros pour que tu fasses le chauffeur. Y veut que tu le couvres.

-Même avec un feu, si trois hommes de main balancent un carton de mitraille sur ma caisse, chuis raide en deux deux.

-Prends garde à tes os, Kalache. Et te réjouis pas des cinq cents pépettes engagées, ta mission les vaut largement.

-Merci de tes conseils, moy brato !

-J’espère te revoir vivant.

-(…)

J’tire un trait fissa sur la pétoche qui me foudroie. Ce salaud de punch embobineur me refout trois grammes à chaque bras.

Une fois de plus, je passe pour le dernier des pochardins

et je m’évapore dans l’Élisée noire du black-out éthylique.

Fragment 5

Le lendemain, pincé comme un verre à bière et la gueule en béton, j’passe agrafer Lèoche  devant la casba de mon daron. Pile à l’heure convenue. Sur la route, le bohémien tient le crachoir en tchèque à perpète, et de mon côté, toujours défoncé par la fiesta de la veille, je capte un mot sur trois. Finalement, je réalise qu’il a de la chance de m’avoir comme chauffeur. Y’a des travaux de partout et faut pas se faire piéger par les déviations à la noix. Sans ma ruse de sioux franc-comtois, le baron ne jointerait jamais son avion à temps.

Ni le merdier des travaux ni ma roublardise de dessalé ne lui échappent. Une fois débarqué sur le Terminal de l’aéroport, Lèoche me propose un nouveau marché :

-Mille euros cash pour dix minutes de travail, ça t’intéresse ?

-Euh… ça dépend.

-Rien de compliqué. Tu feras partie du conseil d’administration d’une grosse boite où je vais t’inscrire en tant qu’actionnaire au bras long. Tu feras une réunion au siège de l’organisation, dans un gros building en plein centre ville de Pilsen. Évidemment, le voyage, l’hébergement, les frais de bouche et tutti quanti… tout sera rincé par mes soins.

-Mais j’dois faire quoi ?

-Rien : venir au conseil, voter « oui, » puis te barrer.

-C’est tout ?

-C’est tout.

-Je vote à quel sujet ?

-Mille euros.

-Oui mais pour quoi ?

-Mille euros.

-Mais…

-Si ça le fait pas pour toi, j’vais pas revenir à la charge.

-Au contraire Lèoche, c’est une affaire entendue.

-Bien.

Heureusement, y’a pas d’embuscade assassine à l’aéroport. On arrive coolos et je cueille mon biffeton de cinq cents keuss. Une coupure encore inconnue au bataillon. Le genre de gros papa qu’on ne peut placer qu’à la banque.

Je porte les valoches du vieux jusqu’au service des douanes, à la revoyure ! Et sur le chemin du retour, l’idée du vote à mille boules se gâte. Une fleur pareille pue la merde à l’évidence. J’ignore dans quel guignon je me suis fourré, sachant pertinemment qu’une fois dans le bain bohémien, l’échelle pour remonter sur le navire est définitivement cramée.

Quand un slave donne sa parole,

il perd ses burnes au moment de la jeter au feu. 

Ce qui est dit doit être fait,

même si c’est la dernière des conneries.

On est fiers et scrupuleux,

même dans la connerie.

Le vrai de vrai coule dans nos veines

engorgées du kérosène de la loyauté,

peu importe l’irrégularité de la loi fixée.

Chaque empire a sa société.

Chaque assemblée crée son code incivile.

En Europe Centrale

il n’y a pas de hors-la-loi,

mais pagaille de partisans

d’une foule de lois.

Comme on dit par chez nous :

« celui qui ne vole pas son prochain

vole sa propre famille. »

 

Published inBooksPalachak

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