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02/12/2020 : Fragments de nuit, inutiles et mal écrits (2)

Fragments de nuit, inutiles et mal écrits (saison 4)

« Les Bohémiens »

Fragment 2

                          Richard Palachak

Une heure s’écoule en un claquement de fesses à refaire le monde et raconter nos vies. Le gars s’appelle Boris et n’en revient pas de rencontrer un écrivain français. On dirait qu’une poule a trouvé une brosse à dents. Faut qu’y me présente à ses potes, autrement dit tous les patrons de bars et de restos de Sènètse. Et la suite est sans surprise pour un habitué des pays slaves. Je grimpe à l’arrière du tricycle et pars faire le tour des boutiques du village à nouba.

(Illustration de Simon Woolf)

Cette fois, ça se passe derrière le comptoir,

ou carrément dans les cuisines.

Et c’est toujours la même.

On sort l’antigel : Borovitchka, Slivovitsa, Metaxa, Mariasalopova… pour enchaîner les culs-secs traditionnels qui scellent les amitiés masculines en Europe Centrale. En une heure à peine, on est passés chez tous les marchands de coco du bled, farcis d’un bon litron de schnick.

A midi je suis rôti.

Boris me propose de visiter sa « maison », ce que j’accepte avec plaisir en me disant qu’un bon plat de Sèguèdinsky Goulache devrait me requinquer. Du coup, je remonte à bord de la Harley Playmobil et nous voilà partis sur trois kilomètres de macadam,

au tonnerre de chien ravitaillé par les corbeaux,

loin de tout,

près de rien.

Là, paumé dans une zone industrielle sordide et cradingue, émerge un entrepôt cafardeux comme une casse-auto sous la neige, enclos derrière un mur de prison couronné de barbelouzes et gardé par des golgoths armés jusqu’aux chicots. Boris est fier de me montrer sa dernière bagnole : une Jaguar XE de nabab. Inutile de préciser que ma carcasse imbibée  se met à sécréter sa chiée d’adrénaline. De par mon expérience, je sens la gueule du loup souffler sur ma nuque. En montant l’escalier qui mène à l’entrée principale,  j’avise une tripotée de vingtenaires mutiques assis par terre, le regard hagard, en train de torcher de la bibine bon marché. J’pense aux jeunes mendigots qui tendent la main sous les parcmètres en France, la mort dans l’âme. Y’a des filles aussi, errantes  dames blanches entre l’encarade et des sous-sols mystérieux. Première porte à droite, on aboule dans une pièce pourrie d’écrans qui diffusent en continu les images des caméras de surveillance. Mon ami pose son cul sur le fauteuil du big boss et m’invite à faire sisite sur un petit tabouret roulant.

Te voilà chez moi, Kalache.

On est où ?

Dans une pension pour main d’œuvre étrangère : ukrainiens, serbes, hongrois… des saisonniers pour l’essentiel.

J’entrave à ce moment qu’il s’agit d’esclavage salarié, des pannés qu’ont légalement cherché du turbin mais qui se sont bien fait couillonner.

Mes miches se serrent à l’idée d’être au pied du mur,

pris au garrot,

la main contrainte à la graisse d’abattage…

car si l’envie lui prend,

le taulier me met sous clés jusqu’à la fin des temps. 

Richard Palachak

Published inBooksPalachak

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